Stablecoins euro : l'explosion silencieuse que personne ne voit
Le marché des stablecoins en monnaies non-dollar a triplé en trois ans. L'offre totale atteint 1,1 milliard de dollars, contre 370 millions en janvier 2023. Le volume mensuel de transferts est passé de 600 millions à 10 milliards de dollars. Le nombre de détenteurs a bondi de 40 000 à 1,2 million. Ces chiffres viennent du rapport « Beyond Dollarization », co-publié par Visa et Dune le 25 mars dernier.
Dans ce segment, l'euro écrase tout. Il représente plus de 80 % de la capitalisation non-USD et 85 % des volumes de transferts. Ce n'est pas un accident technologique. C'est un effet MiCA direct.
Quand la réglementation européenne est entrée en application fin 2024, les exchanges ont sorti les stablecoins non conformes. L'EURT de Tether a disparu des plateformes du jour au lendemain. Circle, qui avait anticipé le mouvement, tenait déjà sa licence d'établissement de monnaie électronique obtenue en France. Résultat : l'EURC est devenu conforme dans les 27 pays de l'UE d'un coup. Sa part de marché est passée de 17 % à plus de 50 % du segment euro en douze mois, pour une capitalisation qui dépasse 410 millions de dollars.
Ce qui est frappant, c'est la nature des flux. Environ 80 % de l'activité relève de paiements réels et de gestion de trésorerie, pas de la spéculation. Les transferts ralentissent le week-end, suivent des cycles de paie, transitent par des comptes d'entreprise. On parle de monnaie qui circule, pas de traders qui font tourner des portefeuilles.
L'intégration dans les infrastructures classiques confirme cette tendance. Ingenico a ouvert l'EURC à ses 40 millions de terminaux de paiement. Visa revendique plus de 130 programmes de cartes liés aux stablecoins dans plus de 40 pays. Le stablecoin euro n'est plus un produit crypto de niche : c'est une brique de paiement régulée, construite depuis Paris.
Côté infrastructure blockchain, Ethereum reste le socle dominant avec 90 % des émissions de stablecoins euro. Mais sa part globale du segment non-USD est tombée de 90 % à 65 % en trois ans. L'émission reste sur Ethereum pour la sécurité, l'usage migre vers des chaînes moins chères pour les transactions quotidiennes.
Mais soyons honnêtes sur la limite réelle. Pour les paiements, l'euro avance. Pour le rendement, c'est une autre planète. L'EURC pèse 410 millions de dollars. L'USDT pèse 187 milliards, l'USDC 75 milliards. Un rapport de 1 à 400. En DeFi, cette différence de taille se traduit directement : une poignée de pools peu liquides côté euro, contre des dizaines de protocoles et des rendements entre 15 et 25 % par an côté dollar sur des stratégies non directionnelles. La liquidité est en dollar, le rendement aussi.
Ce que ça change : MiCA a fait ce que personne n'attendait aussi vite — créer un stablecoin euro crédible avec une adoption réelle dans les paiements. Mais tant que la liquidité DeFi restera massivement en dollar, les investisseurs européens qui cherchent du rendement continueront à jouer dans la cour du dollar. L'euro a gagné la bataille des paiements. La guerre du rendement, elle, n'a pas encore commencé.