Treasury crypto : -95% en mai, la fin de l'argent facile pour les accumulateurs
Les chiffres sont sans appel : 180 millions de dollars. C'est tout ce que les sociétés de trésorerie crypto ont capté en mai 2025, contre 4,4 milliards en avril. Une chute de 95% en un mois. On n'avait pas vu pareil plancher depuis octobre 2024. Si quelqu'un pensait que le mouvement d'accumulation institutionnelle allait continuer sur sa lancée, les données viennent de doucher les espoirs.
Le contexte : une euphorie post-élection qui s'essouffle
Pour comprendre l'ampleur de la dégringolade, il faut remonter à l'automne 2024. La victoire de Donald Trump aux élections américaines a déclenché un véritable déluge d'inflows vers les structures de trésorerie crypto. En quelques semaines, les DAT (Digital Asset Treasuries) engrangeaient plus de 12 milliards de dollars de flux cumulés, portés par l'espoir d'un cadre réglementaire enfin favorable aux actifs numériques. Mars et avril 2025 ont chacun dépassé les 4 milliards de dollars de collecte mensuelle. Le secteur semblait avoir trouvé son rythme de croisière.
Sauf que non. La moyenne mensuelle sur la période janvier-mai 2025 dépasse les 2,5 milliards. Ramener mai à 180 millions, c'est se situer à 93% sous cette moyenne. Ce n'est pas un simple recul, c'est un effondrement. Et il intervient dans un contexte de marché dégradé, où la correction des prix crypto a mis sous pression l'ensemble des business models fondés sur l'accumulation de tokens.
Bitcoin uber alles — mais pour combien de temps ?
Dans ces 180 millions de mai, 177 millions proviennent de sociétés liées à Bitcoin. Autrement dit, pratiquement la totalité. Quelques miettes ont irrigué ZCash, Story et Sui. Litecoin, lui, a subi une sortie nette de 1,89 million de dollars — signal que même les alternatives historiques peinent à attirer les trésoreries institutionnelles quand le contexte se retourne.
Cette hyper-concentration sur Bitcoin n'est pas nouvelle, mais elle révèle quelque chose d'important : en période d'incertitude, les trésoreries corporatives se replient sur la valeur refuge numérique. Tout le reste passe au second plan. On retrouve ici la logique qui s'applique aussi aux ETF crypto : quand les conditions se compliquent, le Bitcoin absorbe l'essentiel des flux tandis que les altcoins saignent.
Le modèle buy-and-hold remis en question
C'est là que l'analyse devient vraiment intéressante. Les acteurs du secteur commencent à dire tout haut ce que beaucoup pensaient tout bas : acheter des cryptos pour les garer sur un bilan, c'est insuffisant comme stratégie d'entreprise. Galaxy Digital l'a formulé clairement — les trésoreries doivent désormais mettre leurs actifs au travail : staking, services de validation, DeFi lending, etc. Patrick Ngan de Zeta Network Group va dans le même sens en affirmant que les entreprises qui détiennent du Bitcoin doivent démontrer leur capacité à faire plus que simplement parquer l'actif.
Arthur Firstov de Mercuryo soulève un point particulièrement pertinent pour le marché français : l'existence des ETF Bitcoin spot offre aux institutionnels une exposition crypto simple, liquide et à faible coût. Dans ces conditions, pourquoi payer une prime pour des sociétés cotées dont le seul mérite est d'avoir du BTC dans leur trésorerie ? Le modèle MicroStrategy a fait des émules, mais il a aussi ses limites — et ces limites commencent à se voir.
Le staking peut partiellement combler le gap pour les trésoreries proof-of-stake, en générant un rendement natif. Mais comme le souligne Firstov, il ne peut pas compenser une gestion défaillante, une dilution excessive des actionnaires ou des pertes structurelles en bilan. La crypto en trésorerie n'est pas une baguette magique.
Les modèles hybrides, vraie tendance ou effet de mode ?
Face à cette impasse, certains acteurs tentent des montages plus créatifs. L'exemple de Grant Cardone — qui associe Bitcoin à de l'immobilier résidentiel dans une structure de trésorerie alimentée par des revenus locatifs — illustre la recherche de modèles hybrides capables de générer du cash-flow réel tout en accumulant du BTC. C'est original, peut-être même précurseur. Mais c'est aussi révélateur d'une chose : le modèle pur accumulation ne suffit plus à convaincre les investisseurs.
Pour les acteurs français qui regardent ce marché, la leçon est double. D'un côté, les sociétés de trésorerie crypto doivent prouver leur valeur ajoutée au-delà du simple holding — sous peine de voir leur prime de valorisation s'évaporer. De l'autre, les institutionnels hexagonaux qui hésitent encore entre un ETF accessible et une action de trésorerie crypto ont désormais un argument supplémentaire pour préférer la simplicité de l'ETF. Le coût de la complexité doit se justifier par un rendement différentiel clair.
Les chiffres qui résument tout
Pour mémoire : 12 milliards+ d'inflows post-élection de novembre 2024, 4+ milliards en mars et avril 2025, 180 millions en mai, dont 177 millions sur Bitcoin. Litecoin à -1,89 million. Moyenne mensuelle janvier-mai dépassée de 93% à la baisse. Et en toile de fond, des marchés crypto qui ont subi leur propre correction, rendant le contexte d'accumulation objectivement moins favorable.
Ce ralentissement brutal des flux de trésorerie ne signe pas la mort du modèle — Bitcoin restera probablement un actif de réserve corporate dans les années à venir. Mais il annonce clairement la fin d'une phase où n'importe quelle annonce d'accumulation suffisait à faire grimper un cours de Bourse. Désormais, les investisseurs veulent du concret : des rendements, des revenus, une stratégie. La phase de naïveté enthousiaste est terminée. Les trésoreries crypto entrent dans leur âge adulte.